Le décès du Professeur Luc Marius Ibriga et les évacuations sanitaires en question

En cette matinée du 25 décembre 2022, la nouvelle tombe. Elle est dure à accepter. Le Professeur Luc Marius Ibriga a passé son glaive de juriste à gauche. J’ai tant de mal à me convaincre ultimement que je doive parler de lui, mais cette fois-ci, au passé. Il s’est agi là d’une réalité que je feins de ne pas admettre, encore moins à accepter, mais dont on va devoir composer avec, malheureusement. Luc Marius Ibriga qu’on abrégeait LMI a été la première personne à m’enseigner mon premier cours de droit, à savoir l’Introduction à l’étude de droit dans ma toute première année d’Université. Ce moment a été très marquant et historique pour moi. Ce minuscule écrit vise à lui rendre hommage à distance, à défaut d’être présent sur place pour prendre part aux obsèques.

Nous venions presque tous de la Terminale, en provenance de la quasi-totalité de chaque pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Dans ma classe, les Nigériens, mes meilleurs compagnons, étaient presque plus nombreux que les Burkinabè eux-mêmes. À la rentrée, on était très intéressé à savoir comment l’enseignement se passait dans les pays quand même lointains du Burkina, comme le Gabon et les Congo. On réalise alors que pour la plupart, nous avions un parcours presque similaire avec des têtes bien remplies de subtilités mathématiques des nombres complexes, cumulés aux probabilités, des rhétoriques philosophiques sur des sujets aussi variés que la théorie, la justice, le droit, la pratique, autrui, l’art, le bonheur, l’arrimage entre science et conscience à la Rabelais, la religion, la raison, le temps, l’État sous l’angle entre autres de Nietzsche et même le langage et le travail y passaient. Que dire des belles dissertations argumentées de Français jonché de citations pour se donner bonne conscience et, mieux, se satisfaire que l’homme de lettres soit dans la place! À tout cela s’ajoutait tous les faits historiques du siècle dernier qu’on répétait comme des perroquets, des deux guerres mondiales jusqu’à la Chute du mur de Berlin en passant par les indépendances, les guerres de libérations nationales y compris chaque conférence diplomatique qui avait jalonné chaque moment important du siècle (Sans Francisco, Yalta, Bandung…). Il fallait restituer les faits historiques et les figures marquantes de l’époque avec une fidélité factuelle, car dit-on, en histoire-géo, les faits sont têtus.  C’est donc face à des cervelles où mijotaient, quelques mois plus tôt, des théorèmes mathématiques, des réalités historiques, des rhétoriques philosophiques auxquelles s’ajoutent les assises linguistiques d’anglais et d’allemand, mais sans aucune idée de ce qui nous attendait dans la formation juridique que Luc Marius Ibriga est arrivé. Le tout premier cours de droit et le tout premier enseignant d’Université.

©wakatSera

Je pense que cela a été conçu dans le seul but de nous désillusionner de toutes nos croyances possibles et imaginables sur le droit. Son cours est programmé de manière intensive et seulement deux semaines après on a notre premier examen universitaire en droit, sous forme de cas pratique à résoudre. Aux jadis élèves aux allures désordonnées qui sont devenus étudiants, on soumet un cas pratique avec plein de subtilités dont il faut résoudre. Le problème juridique est posé, plusieurs lois sont adoptées, certaines sont des lois ordinaires, d’autres, des lois organiques et même des lois constitutionnelles. Il ne faut surtout pas faire l’erreur de commencer la résolution du problème sans s’assurer que les lois et leurs modifications successives aient été validement adoptées tant selon qu’il s’agit d’un projet ou d’une proposition de loi, selon les différentes catégories dans la hiérarchie des normes, puis de s’outiller avec les différentes techniques d’interprétation pour résoudre concrètement le problème en cause (Voir aussi Duncan Kennedy). Ibriga adorait mélanger le processus d’adoption à la fois des lois ordinaires et celui des lois organiques pour compliquer davantage le contrôle de constitutionnalité.

Il sait au plus profond de lui qu’on vient à peine des lycées et collèges, il connait très bien la rigueur qui est propre à l’aventure juridique qui nous attend, mais surtout du rôle qui était le sien dans ces moments précis. Tel un potier qui manie et pétrit l’argile à sa guise, il était persuadé qu’il doit forger les bébés juristes que nous étions afin de nous élever au même niveau qu’exigeait la vigueur du raisonnement juridique. Nul besoin de dire que dès les jours qui suivaient les premiers examens, beaucoup ont vite retrousser chemin pour aller faire quelque chose d’autre dans la vie que du droit. Quand on lui pose la question, il répondait que c’est le droit lui-même qui est très exigeant. Cependant, quand il revient deux années plus tard pour donner un autre cours de droit communautaire ouest-africain, sa matière est devenue nettement plus accessible. Là encore il dira que ce n’est pas tant la rigueur du droit qui a changé, mais plutôt parce que les initiés sont à la fois moins nombreux et plus aguerris. Une chose est certaine, après avoir passé près de deux décennies à faire le droit à travers plusieurs continents, et alors même que c’est maintenant mon tour d’enseigner, il y a des enseignants que deviennent des monuments et connus comme tels pour leurs rigueurs légendaires. Luc Marius Ibriga en fait partie, accompagné du Professeur Taïta et, pour compléter le trio, Professeur Paul-Alain Foriers de la Faculté de droit de l’Université Libre de Bruxelles sont tous de ces enseignants qui te marquent définitivement à travers la vigueur qu’ils impulsent dans leur métier. Ils sont convaincus qu’être juriste ça se « fabrique » tant avec du matériel qui sert d’outils qu’avec la manière et que dans cet exercice de manufacture, le droit, à leurs yeux, ne laisse pas tant de marge de manœuvre. Cela est peut-être en partie dû au fait qu’étant des juristes romano-germaniques, l’inactivité imposée au fabriqué qui, à son tour, se voit obliger de se taire face à la loi est telle que le droit serait presque aussi précis que les maths fines et l’algèbre. La Common Law – quant à elle – admet une certaine marge dans la manœuvre de la rhétorique juridique, de la morale et de ce qui serait philosophiquement juste sur tant le pourquoi du droit que ce qu’il est et ce qu’il aurait être.   

Audacieux, pour lui, il n’y a point une distinction entre l’être humain d’une part et, de l’autre, le juriste qu’il est devenu : ce dernier doit continuellement incarner sa juridicité au quotidien. Il ne lie ni foi ni fidélité à rien d’autre comme instrument de régulation sociale que le chemin tracé par la règle de droit. Si d’aventure, il venait à y avoir un mal social, c’est la loi qu’il faut changer et non son chemin. Il a une probité morale d’un contentement matériel personnel qui transcende toute logique. À cette double qualité à la fois d’homme de droit convaincu et d’homme droit à son actif, il arrivait à s’obliger un recul assez conséquent afin de pouvoir soumettre à chaque régime politique qui se succédait, ses jugements implacables et sans détour.    

Avec son départ, tellement de choses me trottinent dans la tête, des projets inachevés. Premièrement, il était prévu un livre Interview sur l’insurrection populaire. Il nous inspirait à mettre chacun la main à la pâte pour écrire cet instant de bouleversement politico-juridique. Il ne faut pas qu’on laisse au suivant le même vide intellectuel que les témoins de la révolution de 1966 nous avaient légué, disait-il. Deuxièmement, il était aussi attendu des commentaires détaillés sur le projet de constitution de la 5e République. Si au retour, ces commentaires ne sont pas parfaits, me disait-il « c’est ton examen maison de toute façon ». Troisièmement, il était également prévu un nouveau Précis de droit constitutionnel Burkinabè pour marquer les récentes évolutions du pays et la nouvelle trajectoire institutionnelle en construction. Quatrièmement, c’était également un projet qui lui est cher de transformer l’ancienne Assemblée nationale en un musée pour garder les symboles de l’insurrection populaire aux suivants et les propositions qu’il fallait en faire, la structure qui s’en occuperait. Cinquièmement, il était également prévu un livre complet sur la corruption comme étant le principal frein au développement, y compris, avait-il insisté, sur la nécessité non seulement d’analyser le cadre juridique international entier tout en faisant ressortir en quoi est-ce que les valeurs locales d’intégrité sont fondamentalement incompatibles avec la corruption. Bien avant d’entamer n’importe quelle entreprise de construction sociale, il faut, dit-il, commencer par résoudre le problème de la corruption.

Que dire de tous ces cadeaux, dont j’ai pu bénéficier? Ces livres que je me permettais de piquer affectueusement à chaque visite sur le campus, dont Droit constitutionnel et institutions politiques avec le Professeur Loada, le Glossaire de l’intégration, le Guide d’Habib Ahmed Djiga de droit processuel des juridictions supranationales en Afrique de l’Ouest (Cour de justice de l’UEMOA, Cour de justice de la CÉDÉAO, Cour commune de justice et d’arbitrage de l’OHADA…) En tout cas, j’ai pu me garnir ma bibliothèque personnelle.

Quand j’ai entendu qu’il était récemment en évacuation sanitaire, je me suis dit du fond de moi que c’était une erreur. Si j’étais à ses côtés, je l’en aurais déconseillé. Les évacuations sanitaires ont toujours rapporté des cercueils, soit durant l’évacuation, soit quelque temps après. Pour ne citer que quelques exemples, Amoudou Toumani Touré, Ibrahim Boubacar Keita, Soumaila Cissé, tous des hommes du pouvoir du Mali, sont partis en un claquement de doigts. Salif Diallo, ancien président de l’Assemblée du Burkina, Amadou Gon Coulibaly alors premier ministre de la Côte d’Ivoire, puis à son décès, son successeur immédiat Hamed Bakayoko de la Côte d’Ivoire et j’en oublie beaucoup d’autres qui ont été raclés seulement en ces dernières années. Maintenant c’est notre Professeur Luc Marius Ibriga, connu pour ses positions tranchées et insoumises à jamais, qui succombe à 66 ans. On ne peut pas s’attaquer à des questions de société qui fâchent, avec le colonialisme et la mafia françafrique comme toile de fond de chacun de ces problèmes pour ensuite se retrouver dans le lit de ce même colonisateur avec l’espoir d’avoir de meilleurs lendemains. Il faut se poser très sérieusement des questions sur les évacuations sanitaires vers l’Europe. II y a des choses qu’on ne remarque pas quand on est sur le continent, mais qui subitement deviennent flagrantes quand on l’observe de l’extérieur et en conjonction avec l’actualité d’autres pays qui ont les mêmes destinées.

Moi qui disais qu’enfin avec sa retraite, on pourrait avancer plusieurs projets. Vois-tu à quel point c’est trop tôt de partir maintenant, Professeur.

Va en paix, homme de principe. Merci pour tout ce que tu m’as permis d’apprendre. Merci pour tous les conseils. Naaba wend na reegf saando.

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